Les coulisses de l’Open d’Australie

Tennis

3 mars 2020

Yonex, cordeur officiel de l’Open d’Australie nous emmène à la rencontre de Xavier Brémard, cordeur depuis plus de 27 ans, et membre de l’équipe de l’édition 2020. Xavier avoue avoir réalisé un de ces rêves, celui de corder à l’open d’Australie, et c’est avec beaucoup d’enthousiasme qu’il nous fait voyager jusqu’en Océanie et dans les coulisses de ce grand chelem.

Pouvez-vous nous raconter votre parcours et votre historique avec le tennis ?

Cordeur, ce n’est pas un métier qui est connu, et ce n’est pas non plus une vocation, on ne nait pas en voulant devenir cordeur. Donc ça s’est fait un peu par hasard. J’ai fait des études de publicité, et comme je ne trouvais pas de travail dans mon domaine, j’ai commencé dans un magasin Decathlon au rayon tennis. J’ai eu de belles opportunités très tôt comme j’étais sur Paris. J’ai fait mes premiers Roland-Garros dans les années 95-96 après je suis parti à Annecy où j’ai ouvert un magasin de tennis que j’ai revendu par la suite mais je suis restée dans le milieu. Je travaille encore un peu en magasin, et comme la plupart des cordeurs qui cordent sur des tournois, je suis indépendant. Je fais aussi de la préparation de raquette et de la customisation, ainsi que de la formation pour adulte. Mon métier est devenu une passion autant que le tennis, et le sport en lui-même.

Sur quel tournoi, avez-vous eu la chance de corder ?

J’ai fait 12 Roland Garros et là c’était mon deuxième Open d’Australie. J’ai fait des challengers, parce que généralement on commence par des petits tournois : Aix-En-Provence, Quimper, Mouilleron-le-Captif près de Nantes. Puis en ATP 250, j’ai fait Nice pendant 7 ans, et Lyon 4 fois. J’ai eu la chance d’aller à Madrid douze jours pour la Coupe Davis. Je n’ai pas cordé l’Équipe de France qui a son propre cordeur – Jean Jacques qui corde depuis 30 ans – mais j’ai pu corder la Colombie et les Pays-Bas qui étaient sans cordeur.

Quel est le tournoi que vous avez le plus apprécié ?

L’Australie, c’est fabuleux ! Je ne connais pas tous les tournois du monde mais la première fois que je suis venu j’ai pris une grosse claque parce c’était le dépaysement total. Melbourne c’est géant, les gens sont gentils et c’est l’été alors que c’est l’hiver en France. L’événement est juste génial. On dit que l’open d’Australie c’est le « le Happy Slam » et il porte bien son nom parce que c’est la fête tout le temps ! Les gens peuvent venir même sans billet, et rentrer dans l’enceinte, boire des verres sur les pelouses, regarder les matchs sur écran géant, profiter de spectacles, de matchs de basket… C’est complètement différent de l’ambiance plus feutrée, et à mon goût un peu moins chaleureuse de Roland Garros.

Est-ce que vous trouvez qu’il y a une atmosphère particulière sur un Grand Chelem ?

Au niveau du boulot c’est intense, on fait à peu près 5800 raquettes pendant l’Open d’Australie. C’est juste énorme ! En plus, entant que cordeur, on fait des doubles journées quasiment tout le temps. C’est-à-dire que la journée type du cordeur c’est commencer à la première heure le matin, généralement au moment du premier entrainement. On ouvre le matin vers 7h15, et on peut finir aux alentours de 2h-3h du matin en fonction du dernier match. On corde en moyenne 25-30 raquettes, avec un minimum de 10h de travail effectif et quand ça bat son plein, on peut corder jusqu’à 15-20 raquettes avant déjeuner en ayant commencé à 7h. L’amplitude est énorme et ça se retrouve essentiellement sur les tournois du Grand Chelem. De plus sur l’Australian Open, il y a régulièrement des « night sessions ».

Vous cordez le même joueur du début à la fin du tournoi ?

Théoriquement oui, dans la réalité non parce qu’on est 20 cordeurs en début de tournoi, et on part au fur et à mesure. Les têtes de série sont attribuées par rapport aux emplois du temps. Les gros joueurs sont attribués aux cordeurs qui restent le plus longtemps. Pour qu’on puisse respecter le fait de corder toujours le même joueur sur la même machine.

Combien de temps avez-vous pour corder une raquette à partir du moment où elle est déposée ?

Une fois que les raquettes arrivent c’est à nous de gérer notre temps. Certains joueurs veulent des raquettes en express, donc regarde au niveau de la faisabilité. Mais il y a des priorités : un joueur qui va matcher aura toujours priorité sur un joueur qui s’entraine. Et puis après c’est une question d’organisation : On a le programme de qui s’entraine et à quelle heure et ensuite on a la programmation des matchs. Donc on sait quel joueur va jouer le premier match, le deuxième, etc. Mais il faut parfois être réactif : Si un joueur se blesse, alors le match d’après est avancé et la raquette doit être prête. On se sert beaucoup des live scores, des écrans dans la salle de cordage, et des programmations. On travaille comme une équipe, donc on sait qu’on peut compter sur le collègue d’à côté pour nous dépanner si besoin.

Quelles sont les exigences des joueurs ?

90% des joueurs ne demandent rien de particulier et 10% des joueurs ont des demandes très particulières. Certains joueurs aiment jouer avec des raquettes fraichement cordées et préfèrent que les raquettes soient cordées juste avant le match ou l’entrainement. Et d’autres vont déposer les raquettes à 18 heures mais ne veulent être cordé qu’à partir de 21h00 pour un match le lendemain afin de jouer avec une perte de tension. Cette petite perte de tension statique peut aller, on va dire, jusqu’à 10, 20%. Sur une raquette cordée à 25kg, globalement on peut perdre 5 kg sur une nuit. Et comme c’est un sport de sensation, ça ne se discute pas. C’est pour ça qu’aujourd’hui, quand ils font corder une raquette pour un match, ils jouent un match avec, ou un set ou 7 jeux, et la puis la raquette sera recordée le lendemain pour le match suivant. Et même s’il y a une raquette dans le sac qui n’a pas joué, généralement ils la feront recorder pour être sûr que les 3 ou 4 raquettes ont la même tension.

Est-ce que vous avez déjà eu d’autres demandes insolites à part ce timing de cordage ? 

Après 27 ans d’exercice, les demandes exceptionnelles ne sont plus vraiment exceptionnelles. Certains joueurs aiment jouer en « pré-stretché » manuellement. J’ai même eu un joueur qui demandait du pré stretch manuel plus du pré strech machine. On a l’impression que c’est de l’ordre de l’obsession à ce niveau-là.  Certains joueurs sont aussi très superstitieux, par exemple le grip est changé tout neuf donc il ne faut surtout pas toucher la raquette par le manche au risque de salir le manche. Et sinon les particularités sont plutôt au niveau des tensions : C’est ce qu’on demande sur les tournois, tension maximum et tension minimum. La tension minimum c’est Adrien Mannarino qui tend à 12.5kg quand la tension la plus forte est de 40 kg.

Quelle qualité il faut avoir pour être un bon cordeur ? 

On travaille dans un monde pro, avec des pro, c’est leur outil de travail, il y a de gros enjeux.

Il faut être rigoureux et avoir le goût du travail bien fait. C’est un métier de passionné, mais c’est un métier qui demande encore à être professionnalisé, c’est pour ça que j’aime bien la formation.

Est-ce que vous auriez un tournoi où vous rêveriez d’aller corder ? 

Je l’ai réalisé avec Yonex, l’Australie c’était grandiose ! Après j’aimerais voir Wimbledon, mon entourage me dit que si j’ai aimé Melbourne, alors il faut absolument tester Wimbledon. Et puis après il y a les Jeux Olympiques, pourquoi pas un Paris 2024. Et enfin il y a la Coupe Davis, mon rêve ça aurait été d’être au moins une fois cordeur de l’équipe de France, porter le survêtement bleu-blanc-rouge, ça aurait été formidable de faire une campagne de coupe Davis.

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